
En 2023, les Archives nationales du Luxembourg avaient décidé de ne rendre certains dossiers accessibles qu’après les avoir copieusement noircis. Après que cette pratique eut été rendue publique, l’institution décida, quelques mois plus tard, de permettre la consultation de ces mêmes dossiers sans cette mutilation archivistique, sans qu’aucun changement réglementaire ne soit intervenu, démontrant ainsi le caractère arbitraire de sa décision.
Ma surprise fut d’autant plus grande cette semaine lorsque j’ai voulu consulter le dossier FIN-05362, intitulé « Régime fiscal – renseignements sur la fiscalité luxembourgeoise »: je me retrouvais de nouveau face à un dossier en partie noirci. J’avais demandé et obtenu une dérogation, dans laquelle le producteur de ce dossier, le ministère des Finances, avait fixé les conditions suivantes pour la consultation : “Le chercheur est prié de respecter les mesures suivantes lors de l’exploitation des données à caractère personnel : L’anonymisation des données à caractère personnel aussi bien lors de leur exploitation que dans la citation des dossiers d’archives qui se fera dans ce cas exceptionnel sous la forme suivante : ANLux, cote. Le ministère des Finances se rallie à l’avis du CONA et autorise la seule consultation de la farde I/5859 du dossier avec la cote FIN-05362, après avoir anonymisé le nom de l’étudiant cité, tout en observant que le sujet des documents ne relève pas proprement dit du projet de recherche ayant fait l’objet de la présente demande de dérogation mais ne relève pas non plus du secret fiscal au sens du §1 de la loi générale des impôts modifiée du 22 mai 1931.”
Les Archives nationales vont une nouvelle fois au-delà des demandes du producteur d’archives en noircissant, par exemple, également les noms des (hauts) fonctionnaires rédacteurs des lettres. Pour un historien qui cherche à comprendre les processus de décision concernant la fiscalité dans les institutions luxembourgeoises, ces archives mutilées perdent ainsi une grande partie de leur signification. En tant que chercheur sur le Luxembourg contemporain, je demeure également dans l’incompréhension face à la politique arbitraire des ANLux. Ces dernières années, j’ai siégé dans plusieurs comités de thèse portant sur l’histoire du Luxembourg au XXᵉ siècle où, au lieu des habituels remerciements adressés aux archivistes, les membres du jury se sont trouvés confrontés à des pages entières illustrant la politique d’obstruction des ANLux. Ces thèses, en raison de la crainte de leurs auteurs face à d’éventuelles représailles des ANLux, restent réservées aux seuls membres du jury et ne sont pas accessibles à un public plus large. La thèse de Blandine Landau, relevé il y a quelques temps par le “Land“, n’est pas un cas isolé.
Le retard pris dans l’adoption d’une éventuelle nouvelle loi sur les archives — alors même que le processus de consultation est terminé depuis le 15 avril 2024 (!) et qu’aucun écho n’a suivi la session de la Chambre des députés consacrée à ce sujet en mars 2025 — montre à quel point les archives restent marginales dans la société luxembourgeoise. Cette situation ne peut que conforter les Archives nationales dans leur politique d’obstruction par le biais de l’anonymisation préalable des documents destinés à la consultation des chercheurs. Une nouvelle fois, les chercheurs sont confrontés à des pratiques pour le moins inhabituelles et jamais rencontrées dans les archives de pays voisins pour le même type de documentation.
Le gouvernement luxembourgeois a créé en 2017 un troisième centre interdisciplinaire à l’Université du Luxembourg, le Center for Contemporary and Digital History, afin de renforcer la recherche en histoire contemporaine au Luxembourg. Huit ans plus tard les conditions pour remplir ce mandat restent fragiles.
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Benoit Majerus (September 11, 2025). Back to black – The return. notebook. Retrieved July 18, 2026 from https://doi.org/10.58079/14miz