Im Forum Artikel werden Lehrstuhl-Entscheidungen in Verbindung mit der Nation-Branding Initiative der luxemburgischen Regierung gebracht.
In der letzten Forum Ausgabe stellt Michel Pauly folgende Frage: “Keine Luxemburger Geschichte mehr an der Uni?” Darauf kann man sehr einfach antworten: Doch. Oder um es Forum-artig zu machen, als Strandgut-Rubrik.
Dans
une récente interview publiée dans le Quotidien1,
Denis Scuto affirme que, dans un certain discours qu’il entend
passer au crible sans cependant en désigner précisément les
énonciateurs (il parle vaguement des populistes), l’identité
serait devenue un euphémisme pour parler de la race qui n’aurait
plus très bonne presse aujourd’hui. Le présupposé est racoleur,
un brin provocateur … il n’en demeure pas moins extrêmement
problématique.
Tout
d’abord, le mot race n’a rien d’ancien. Il figurait depuis 1958
dans la constitution de la Ve République française et
c’est seulement cet été, en 2018, qu’il en a été retiré2.
Ce retrait pourrait être interprété comme la confirmation
rétrospective d’un recul effectif de son usage. Or c’est plutôt
l’inverse … Alors que son emploi dans la constitution française
depuis 1946 traduisait la volonté de renouer avec l’héritage des
Lumières et de la Déclaration des droits de l’homme de
1789 après la Deuxième guerre mondiale, on l’a supprimé pour ne
pas alimenter les théories de la race en recrudescence3.
Il suffit de constater le pullulement des groupes « suprémacistes
blancs » aux USA pour se convaincre que la racialisation du
monde social qui sert de substrat à leur idéologie est un processus
toujours vivace aujourd’hui. Le mot et la notion de race sont loin
d’avoir disparu du paysage.
D’ailleurs,
les concernés sont les premiers à vivre dans leurs corps
l’actualité de la race, et ce de manière quotidienne. Nombreux
sont les Africains, Roms et autres Asiatiques qui se sentent
« racisés » comme ils l’expriment eux-mêmes, dans
l’espace public, stigmatisés du fait qu’ils n’appartiennent
pas à la communauté dominante, elle-même définie sur la base de
critères d’apparence physique. Signalons au passage l’hypocrite
dénonciation d’un racisme anti-blanc portée par les groupes
identitaires qui retournent le problème pour invalider les
revendications des populations réellement stigmatisées et
relativiser la notion de racisme (et donc aussi hypostasier la notion
de race) alors que ce dernier repose sur une non-conformité physique
au modèle souverain, dans notre cas : celui façonné par
l’homme blanc.
Il
faut être blanc et se faire le truchement d’une vision étriquée
du monde pour affirmer sans vergogne – avec même une bienveillance
sincère – qu’on ne parle plus de race aujourd’hui et qu’on
lui a substitué la notion plus édulcorée d’identité.
Mais
c’est encore sur le plan de la démonstration logique que
l’amalgame est irrecevable. Race et identité se côtoient souvent,
l’un alimentant l’autre, et vice-versa, mais les deux ne sont pas
interchangeables.
L’identité
peut englober la race, se fondant parfois sur elle. Mais l’identité
peut être renvoyer à de nombreux autres marqueurs – ce que
l’auteur illustre lui-même en évoquant son identité religieuse,
plurilingue ou encore sportive …
Là
où les deux se distinguent plus nettement, c’est que la race
repose sur la mise en avant de critères physiques concrets,
visibles, que personne ne peut nier. Ce n’est pas en rejetant le
bien-fondé scientifique ou génétique de l’existence des races
que l’on mettra fin au racisme et à la construction bien réelle
de la race sur laquelle il repose. Les suprémacistes se passent sans
mal des démonstrations des biologistes pour continuer de croire et
de claironner que les blancs sont supérieurs aux noirs qui, eux, se
situent tout au bas de la complexe échelle des races, après les
juifs, les Asiatiques et les Hispaniques. L’hégémonie économique
des « Occidentaux » et la domination de leurs
représentations culturelles à l’échelle mondiale leur suffit
amplement. D’ailleurs, il n’est pas besoin d’aller chez les
suprémacistes pour déceler des marques de racisme. Dans ses romans
nourris de ses expériences personnelles, l’écrivaine nigériane
Chimananda Ngozi Adichie vise bien plutôt les blancs bien
intentionnés et donneurs de leçons qui accumulent les faits de
racisme sans même s’en rendre compte, entre culpabilité et
aveuglement par rapport à la violence de leur domination
totalisante4.
Au
risque de froisser les oreilles bien-pensantes, l’affirmation selon
laquelle les humains auraient en commun 99,9 % de leur patrimoine
génétique semble même remise en cause aujourd’hui par les
travaux des chercheurs en génétique. L’étude fine du génome
humain dévoile l’existence de différenciations héréditaires
stables qui, au-delà des seules apparences (couleur de peau,
chevelure, etc.), permettent de remonter aux origines géographiques
lointaines des individus ou d’expliquer leur vulnérabilité à
certaines maladies5.
Les différences génétiques observées selon les régions du monde
ne correspondent naturellement pas à la notion de race telle qu’elle
est généralement utilisée, et surtout ces différences n’ont
aucune influence sur les capacités cognitives ou comportementales
des individus. Le caractère presque dérangeant de cette mise en
perspective est révélateur de la charge idéologique qui imprègne
de telles recherches, tant du côté des adeptes du racisme que de
ceux qui s’y opposent, et, en creux, de la difficulté à en penser
les ressorts du fait de la tabouisation dont fait l’objet la notion
de race.
Après
les crimes commis durant la Seconde Guerre Mondiale, on pensait qu’il
suffirait de convoquer la science et donc l’affirmation selon
laquelle les races n’existent pas sous le scalpel du biologiste
pour annihiler le problème. C’était nier les enjeux véritables
qui président dans l’existence de la notion de race. Si des hommes
ont commencé à prendre en compte les différences physiques, et ce
bien avant que Gobineau6
ne donne un vernis scientifique à des pratiques et à des croyances
plus anciennes (cf. le génocide des Indiens d’Amérique ou la
traite négrière au XVIe siècle), c’était pour mieux
en opérer le classement et la hiérarchisation et ainsi légitimer
de manière incontestable une domination et une exploitation qui
profitait à certains et en desservait d’autres. Plus qu’un
problème de biologie (ou de linguistique), la race est une question
sociale et (géo)politique que l’étude des chromosomes parvient
peut-être à masquer, certainement pas à éradiquer.
Complexifier
la réalité pour démasquer la stratégie recelée dans les usages
linguistiques est louable. Et c’est bien la mise en perspective de
l’historien qui permet de prendre du recul avec des évidences qui
s’imposent trop facilement dans la vie de tous les jours.
Néanmoins, contrairement à ce qui semble être annoncé, ce n’est
pas du tout ce que l’auteur réalise ici. En plus de superposer
deux notions qui ne sont pas équivalentes, il convoque une
signification positiviste de l’identité parfaitement inappropriée.
Il précise certes avec raison que l’identité est multiple et que
l’on cumule plusieurs identités. Mais il ne suffit pas d’avoir
un pénis pour se sentir homme et avoir une identité masculine,
comme le soulignent les travaux déjà anciens de Judith Butler sur
la « construction performative de l’identité sexuelle »7
et les débats sur le transgenre. En outre, si l’on est athée, on
a difficilement une identité religieuse puisque l’athéisme retire
toute pertinence à l’existence des religions.
L’important
n’est de surcroît pas de lister toutes les manières dont
l’individu s’actualise au quotidien, mais de déceler l’unité
et le mode selon lequel ces différents choix et pratiques
s’entrelacent et opèrent. Naïvement, rappelons que l’identité
est une construction et le résultat d’interactions. L’individu
ne s’individualise pas tout seul et il n’arbore pas telle ou
telle identité sur la base de choix catégoriques et mûrement
réfléchis. Il le fait par rapport aux différents collectifs
dans lesquels il s’inscrit de manière simultanée, par rapport à
l’interaction des différents groupes entre eux et à la place
qu’il occupe dans cette architecture8.
L’identité est un produit complexe qui peut effectivement
intervenir dans plusieurs domaines de la vie mais est nécessairement
le reflet d’une position et d’un positionnement dans la société.
Elle intervient dans le cadre d’une stratégie plus ou moins
consciente qui vise à la survie, à la reproduction, à la
stabilisation d’un groupe ou d’un individu par rapport à
d’autres groupes et individus. Elle fonctionne tant de manière
centrifuge, du collectif aux individus qui le composent, que
centripète, vers les autres collectifs et individus avec lesquels ce
collectif est en rapport. Elle est de ce fait mouvante selon les
objectifs et les rapports de force en présence, un même marqueur
identitaire n’ayant pas la même signification selon l’individu
qui l’arbore et le contexte dans lequel il intervient.
Il
importe de soulever les manigances qui naturalisent les évidences au
profit de certains et au détriment des autres. Mais encore faut-il
que cela n’ait pas pour conséquence de pétrifier la
représentation selon laquelle les races sont une invention au
service des discours populistes de droite afin de mieux diaboliser
ces derniers. Le risque serait de passer à côté de la véritable
compréhension du racisme, fléau répandu aussi bien à droite qu’à
gauche.
1
L’interview du lundi : Denis Scuto. « Le mot identité
remplace l’ancien terme de race », Le Quotidien,
1/10/2018,
https://www.lequotidien.lu/politique-et-societe/denis-scuto-le-mot-identite-remplace-lancien-terme-de-race/
2
L’Assemblée supprime de la Constitution le mot « race » et
interdit la « distinction de sexe », Le Monde, 12/07/2018,
https://www.lemonde.fr/politique/article/2018/07/12/l-assemblee-supprime-dans-la-constitution-le-mot-race-et-interdit-la-distinction-de-sexe_5330615_823448.html
3
Cf. la sensibilisation en ce sens réalisée par Bernadette Hétier
et Pierre Mairat, coprésidents du Mouvement contre le Racisme et
pour l’Amitié entre les peuples (MRAP), L’humanité,
29/3/2013,
https://www.humanite.fr/societe/opinion-l-inquietante-resurgence-des-theories-de-l-518514
Call for Abstracts
European Journal for Nursing History and Ethics (ENHE)
Second Issue 2019
The European Journal for Nursing History and Ethics is an interdisciplinary Open Access and peer-reviewed eJournal spanning the Humanities, Nursing Science, Social Sciences, and Cultural Studies. The journal is published online once a year with each edition having an individual theme. In addition, all volumes provide an open section that contains articles on various topics.
The Journal is seeking contributions to the open section and themed section.
Theme 2019: “Bads” in nursing: Negative experience as an impetus to reform in nineteenth and twentieth centuries
The theme for 2019 has been agreed in Cooperation with the Swiss Society of the History of Health and Nursing (GPG-HSS) and the European Association for the History of Nursing (EAHN)
Deadline for abstracts: November 30th, 2017
Cultural expectations of ‘good care’ change according to context. They vary according to time and place. They are constantly shaped and reshaped by knowledge and techniques of health professions; by bodily and emotional needs and sensations; by symbols and rituals of attention and of sympathy; by religious ideas; and by views of justice, of caring human relations and of the person’s dignity. Individual experiences sometimes harmonise with expectations so that patients, and their nurses all feel satisfied. But sometimes things can and do go wrong. Bad things can happen – and these can be compounded by the failure of systems to intervene, to ‘turn things around’. Those involved can be left with negative experiences and may suffer consequences. According to the Dutch Philosopher Annemarie Mol such experiences are termed ambiguously as “bads” in care: “There is something else that bothers me. It is that somehow writing about the goods of care is just too nice. Too cosy. There are also bads to address, but how to do so?” (Mol 2010, 229)
The second issue of the European Journal for Nursing History and Ethics will provide an opportunity for scholars from a range of disciplines to debate historical and ethical research relating to this subject. It will consider both individual and collective experiences of nursing; explanations for bad care; and descriptions of ways in which individuals and groups have attempted to find impetus for reform. The history of Europe and its colonies in the 19th and 20th centuries contain many examples of socalled “bads” in healthcare. During this time science based medical knowledge and techniques gained a powerful position within the logics of care and within the systems and practices of health professions. “Good” nursing was redefined. And yet, the materiality, symbolisms and rituals of care continued to be understood in terms of the Judao-Christian religious context, coupled with bourgeois ideas of social justice, moral behaviour and human dignity. Through decades, different cultures of care responded to what they considered “bad” in attention, protection or kindness. During the “Age of Extremes” (1914-1991) – to use the term coined by Eric Hobsbawm – totalitarian ideologies and race biology, dictatorial regimes, authoritarian societies and economies at war put pressure on the multifaceted cultures of care. From the 1960s onwards, organisations of victims and of patients, social and feminist movements as well as critical scholars launched historical studies and social inquiries to disclose neglect, failures of care, mistreatments and abuse in medical, psychiatric and foster care institutions in past and present. These processes are still ongoing and they contribute to reforms in healthcare, to acts of apology, to compensation and to commemorative cultures.
The aim of the Second Issue of the European Journal for Nursing History and Ethics is to enlarge our understanding of how nurses were interlinked with “bads” in healthcare, of how they addressed and responded to negative experiences and how they contributed to the reform of healthcare in the 19th and 20th centuries.
The European Journal for Nursing History and Ethics calls for contributions from scholars who can present research relating to negative experiences of and with nurses. Their starting point should be the individual or the collective experience of nurses and/or of patients and family members with bad care. They should find answers to these questions: What shaped experience of “bads” as the actors addressed them? Whom did they make responsible for their negative experiences? How did they explain them? What did they claim? How did the actors involved deal with the negative experiences? How did those made responsible for “bads” respond to re-‐establish their standards of good healthcare, reputation and trustworthiness? How did this process contribute to reforms in healthcare?
The CfA for the special theme of the European Journal for Nursing History and Ethics is related to the International Conference „’Bads’ in healthcare: Negative experience as an impetus to reform in nineteenth and twentieth centuries“, 21/22.6.2018 in Winterthur, Switzerland, see further information : https://gpg-‐hss.ch/category/european-conference-2018/
Please note the following remarks on the concept of the European Journal for Nursing History and Ethics:
The journal creates a dialogue between the history and the ethics of nursing while providing new impulses for advancing the subfields of the history as well as the ethics of nursing. Historians are asked to include the ethical dimension of the topic into their research project; researchers interested in ethics are requested to reflect on the historical dimensions of their projects. This does not mean, however, that articles on ethics should be preceded by a historical overview in the style of a manual. Rather the latest developments and socio-political debates that have led to the current issues in the ethics of nursing should be put in their historical context and be used in the analysis. Likewise papers on the history of nursing should address ethical questions within the historical context or refer to current issues in the ethics of nursing. The journal publishes research both on European History and the history of the reciprocal relationships and entanglements of European and non-European societies.
The journal only publishes original contributions. The authors agree when submitting their script that their text has not already been submitted or published elsewhere.
Please submit your abstract (max 500 words) in English and separately a short CV until November 30th, 2017 to Prof. Dr. Susanne Kreutzer kreutzer@fh-muenster.de and PD Dr. Karen Nolte: karen.nolte@uni-wuerzburg.de
Ce quatrième épisode résume deux journées de travail; je n’ai pas trouvé le temps d’écrire deux posts séparés. Après les archives de la police de la ville de Bruxelles et les registres d’admissions et médicaux de l’Institut de Psychiatrie à Brugmann, je me suis intéressé aux informations contenues dans les dossiers de la police des étrangers. Elles permettent d’abord de situer “mes” personnages en dehors de leur trajectoire psychiatrique: date d’arrivée (et de départ de Belgique), lieux d’habitation, réseau familial… Continue reading “#psychiatrie#israélite#bruxelles (épisode 4)”
1898 widmet der Spiegel zum ersten Mal Alzheimer seine Titelgeschichte
Vor 18 Monaten hatte ich einen Beitrag über die Alzheimer-Berichterstattung in der französischen Tageszeitung Le Monde der 1980er Jahre gepostet. Diese Übung hatte sich als hilfreich erwiesen, um eine erste Chronologie der Problematisierung von Alzheimer in Frankreich herauszuarbeiten. Dieser Artikel ist ein ähnlicher Versuch für den deutschsprachigen Raum.1Continue reading “Alzheimer in der deutschsprachigen Presse – Geschichte einer Problematisierung (1982-1992)”
Für die quantitative Analyse habe ich auf Zeitungen zurückgegriffen, bei denen eine kostenfreie Volltextsuche über das Web möglich ist. Die Liste der verfügbaren Zeitungen hat die Bayerische Staatsbibliothek zusammengestellt: Der Spiegel*, Die Zeit*, Die Tageszeitung (taz), das Hamburger Abendblatt* und die Neue Zürcher Zeitung (NZZ). Für die qualitative Analyse habe ich mich auf die drei Zeitungen (mit einem * gekennzeichnet) begrenzt, bei denen das Lesen der Artikel nicht kostenpflichtig ist. Ich habe mich auf die ersten Jahre der öffentlichen Problematisierung von Alzheimer beschränkt: der 1982 in der NZZ erschienen Artikel bildet den Anfang: « Transplantation im Gehirn », Neue Zürcher Zeitung, 22/09/1982. [↩]
En arrivant aux archives du CPAS de Bruxelles, je vois que l’archiviste m’a fait remonter dans la salle de lecture deux registres d’admission datant de 1941-1942 et quatre registres médicaux de la même époque.
Le premier registre contient essentiellement des informations importantes pour la gestion administrative du patient : nom, prénom, état civil, adresse, son culte, dates d’entrée et de sortie, le moyen de transport vers l’Institut de Psychiatrie et le prix , la personne qui a demandé la collocation (le plus souvent la famille ou la police)1, la capacité financière (indigent ou patient payant), dates de notification à la sûreté publique2 et le lieu vers lequel le patient part lorsqu’il quitte l’hôpital (retour à sa maison ou transfert dans un autre hôpital psychiatrique). Les informations sur la folie se limitent à une seule rubrique qui ne s’articule qu’autour de deux notions : « affection nerveuse » ou « affection mentale ». Dans le premier cas, le patient est placé en service ouvert, dans le deuxième cas en service fermé.
Le deuxième registre est plus détaillé sur la maladie du patient: il contient le certificat d’un médecin qui justifie la collocation3 et quelques lignes du psychiatre qui a accueilli le patient. Ensuite comme ce dernier est obligé par la loi de 1873 de marquer ces observations les cinq premiers jours4, ce registre permet de suivre le patient au début de son séjour. Après les notes médicales s’espacent et deviennent mensuelles si rien d’extraordinaire n’arrive5.
Je commence avec le registre d’admission qui couvre l’été 1942, le moment où la politique de répression allemande contre les juifs connaît son paroxysme. Le premier patient du registre (n°1942-342) est une femme belge qui entre à l’Institut de Psychiatrie le 19 mai 1942. J’ouvre un mon logiciel tableur6 et décide d’y introduire d’une manière détaillée que les patients que je ‘suppose’ juifs – pour les patients ‘non-juifs’, je note juste le numéro de registre pour pouvoir rapidement évaluer la part de patients ‘juifs’. En une demie-journée je n’arrive pas à dépouiller l’entièreté du registre. Ceci est non seulement lié au fait que le nombre de patients juifs n’est pas négligeable, mais également au fait que d’autres informations attirent mon attention: des patients luxembourgeois et chinois, des patients qui viennent des prisons sous contrôle des Allemands, des patients « placées sous les ordres de l’autorité allemande », etc. Même s’ils ne sont pas du tout liés à ma recherche, je transcris leurs cas dans le tableur : d’autres sujets de recherche s’annoncent et ne se réaliseront probablement pas7. Je perds également pas mal de temps parce que j’ai mal construit les catégories de mon tableur que je refais à trois reprises8. Lorsque je quitte la salle de consultation, je suis arrivé au patient (n°1943-386). Il me reste encore 5 pages – sur une page se trouve une dizaine de patients – à dépouiller.
La lecture est également moins rapide parce que ce qui est ‘juif’ pose difficulté. Le plus simple c’est de se fier au culte qui est systématiquement marqué. La personne9 qui remplit le registre d’admission utilise le plus souvent « israélite », parfois « juif »10. Mais en lisant le registre d’une manière attentive, on découvre d’autres patients qui sont probablement juifs, mais dont la rubrique culte indique « s.c. ». Ce travail de ‘dénicher’ des patients juifs me rend mal à l’aise. Je suppose que d’autres chercheurs ont déjà été confrontés à des problèmes similaires – si vous avez des idées/références cher lecteur, la rubrique « commentaires » attend vos suggestions.
Ce que je trouve assez étonnant c’est que l’hôpital continue à utiliser des catégories qui dans le contexte de la persécution allemande pose des sérieux problèmes. Même après les rafles de l’été 1942, le culte des patients est noté d’une manière systématique. Il est clair qu’on ne cache pas les juifs aux autorités allemandes12, mais on ne transmet pas non plus les informations aux services de l’occupant: aucun de ces juifs n’a été arrêté à l’Institut de Psychiatrie par la police allemande13. Après ces quelques heures de dépouillement dans les archives de la Ville de Bruxelles et du CPAS, ce qui m’intrigue le plus c’est l’absence de toute trace de la persécution des juifs: la guerre y est complètement absente. Je suis sûr qu’elle va néanmoins apparaître dans d’autres archives. Pour quelques-uns des noms, la banque de données de Yad Vashem indique qu’ils sont passés par Malines et puis par Auschwitz14. Et puis le chiffre assez élevé du mois de septembre 1942 (moment de la rafle) n’est probablement pas innocent. Plusieurs pistes s’ouvrent dorénavant au niveau archivistique:
dépouiller l’entièreté du registre des admissions pour les années de guerre, et éventuellement également pour les années 1930 pour pouvoir mieux contextualiser 1940-44,
regarder si les juifs admis se retrouvent également dans les registres médicaux et si des dossiers de patients individuels existent pour eux,
commencer à contacter les hôpitaux psychiatriques vers lesquels les juifs sont souvent envoyés après quelques semaines à l’Institut de Psychiatrie. En effet, celui-ci étant un service universitaire, les patients chroniques et/ou pas très intéressants pour l’enseignement sont envoyés en province. Des patients juifs se retrouvent ainsi à Duffel, Gheel, Titeca, …15
me renseigner sur les archives de la sûreté.
Mais après ces deux premiers épisodes rapprochés, il faudra attendre mi-janvier pour la suite. Entretemps je dois finir trois entrées pour l’encyclopédie virtuelle sur la Première Guerre mondiale, une autre guerre qui ne me lâche pas.
En fait, les dates d’entrée et de sortie des patients étrangers sont systématiquement transmises à la sûreté publique. Cette institution surveille les étrangers, mais je ne sais pas sur quel texte législatif est basé ce flux d’informations entre psychiatrie et service de renseignement civil. [↩]
La loi belge est précise à ce niveau: “Pendant chacun des cinq premiers jours de son admission, l’aliéné sera visité par le médecin de l’établissement. Celui-ci consignera sur un registre à ce destiné, coté et paraphé comme il est dit à l’article 22, ses observations et le jugement qu’il en aura tiré” Sander A., Die Irrengesetze in Frankreich, Genf, den Niederlanden, England, Norwegen, Belgien und Schweden, Berlin, August Hirschwald, 1863, p. 182. [↩]
Ce registre-là je ne l’ai pas ouvert pour le moment, mais il y a quelques mois, en travaillant sur l’arrivée du concept de schizophrénie en Belgique, j’ai consulté ce même type de registre pour les années 1920. Je crois donc savoir ce que je vais y trouver. [↩]
Excel en bon français, mais comme je n’utilise pas Microsoft mais LibreOffice ça ne s’appelle pas Excel. [↩]
J’ai encore des centaines de photocopies que j’ai collectées lors de ma thèse mais que je n’ai jamais utilisées pour un article ou un livre. [↩]
Au début je n’avais repris que les catégories du registre d’admission qui me semblaient les plus intéressantes. Or comme ce qui est intéressant au début ne l’est plus nécessairement après un dépouillement d’une heure et inversement, je dois refaire une partie du dépouillement. [↩]
Une des vérifications à faire, c’est de regarder quels sont les mots utilisés dans l’entre-deux-guerres. [↩]
En ce moment, je n’y ai intégré que les patients où le culte est explicitement indiqué comme « israélite » ou « juif ». Des patients connaissent plusieurs entrées. Le transfert d’un service ouvert vers un service fermé est répertorié comme une nouvelle entrée. En écrivant ces lignes, je me rends également compte que j’aurais dû noter pour les patients non-juifs leur date d’entrée et pas seulement leur numéro de registre afin de pouvoir calculer le pourcentage de patients juifs, mois par mois. [↩]
Est-ce que les responsables allemands étaient au courant de ces registres? Je crois bien que non ? [↩]
Je suis curieux ce que la sûreté d’état fait avec ces informations: je me rends de plus en plus compte que je dois lire La Belgique docile avant d’avancer: probablement que je vais y trouver des réponses à la plupart de mes questions [↩]
Nouveau problème: comment gérer la protection de la vie privée: les noms sont publiés sur le site de Yad Vashem mais je n’ai probablement plus le droit de m’y référer directement car cela indiquerait leur passage en psychiatrie, chose que je n’ai pas le droit de divulguer. [↩]
Pas sûr que ces hôpitaux aient tous un service d’archives. [↩]